La rose, muse des parfumeurs

Posté par Jean-Michel Duriez le 27 octobre 2016

Pour ce premier billet j’avais très envie de vous parler de la fleur la plus inspirante de la parfumerie, la rose.

Sa majesté la rose, reine des fleurs, n’inspire pas que les parfumeurs puisque des milliers de roses ont été inventées par les rosiéristes du monde entier : ils jouent sur leurs couleurs, le nombre de leurs pétales, leur taille, et quelques fois même sur leurs parfums. Inventer une rose pour une personnalité ou un événement est devenu courant. À notre façon nous faisons la même chose en parfumerie. Explication.

Le parfumeur,
comme un rosiériste de laboratoire

Le parfum de la rose, comme toutes les odeurs que nous respirons, est constitué de nombreuses odeurs élémentaires. Ces molécules de base, une fois mélangées, donnent un parfum qu’on identifie comme la «rose». Ce dernier a été l’un des plus étudiés par l’industrie du parfum depuis plus d’un siècle.

Les molécules les plus connues dans la rose sont le citronellol, le géraniol et l’alcool phényléthylique. Les deux premières donnent sa facette fraîche, la troisième donne son côté floral-vert. Moins connues mais très importantes, les cétones de roses comme les damascones et la damascénone accentuent les notes fruitées pomme-coing, voire compotées de la rose.

On trouve aussi des molécules épicées comme le méthyl eugénol qui, si elles étaient plus présentes, emmèneraient la rose vers une odeur d’œillet. Magie de la nature : un œillet c’est une rose qui aurait mâché un clou de girofle. Autre facette, le nérol, aux accents frais et marins. Quand la rose prend la mer…

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Mon propos n’est pas de vous faire un cours de chimie, mais il est passionnant de constater que chacune des molécules de la rose apporte un accent qui la rend plus complexe et texturée. Le jeu d’un parfumeur est de jouer avec toutes ces molécules, d’en changer les réglages, de réinterpréter, voire d’inventer des roses. Un parfumeur, c’est comme un rosiériste de laboratoire…

« Des milliards de combinaisons possibles
et au milieu d’elles votre prochain parfum… »

Imaginez les immenses possibilités quand à une simple rose on ajoute des fleurs, épices, bois, fruits. Notre terrain de jeu est sans fin, puisque chaque ingrédient naturel possède, comme la rose de nombreuses composantes. Des milliards de combinaisons possibles et au milieu d’elles votre prochain parfum…

La rose m’a inspiré
dès mes premiers pas en parfumerie

Mon court passage chez Roure Bertrand Dupont à Grasse a consisté à étudier des accords de fleurs, puis de grands parfums. La première : la rose. Le jeu consistait à recevoir une petite liste de composants naturels de la rose – ceux évoqués plus haut – puis de trouver la meilleure proportion pour reconstituer son parfum. Je m’aperçois 30 ans après que cette méthode inventée par Jean Carles – parfumeur célèbre des années 50 – m’a toujours accompagné dans mes créations.

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Je vois mes parfums sous plusieurs angles : d’abord comme des modules que j’assemble de façon assez technique, puis plus la composition s’installe, plus elle devient « une et indivisible » (comme une odeur naturelle). Restent quelques réglages finaux et le parfum peut prendre vie. Il y a cependant, au-delà de la méthode, une partie irrationnelle qui régit toute mes compositions : l’émotion. Je démarre comme un technicien, précis et méticuleux, mais dès que la structure s’engage, je me laisse totalement guider par l’émotion. Un parfum doit me serrer le ventre. Dans un futur billet je vous raconterai pourquoi.

Excellence et émotion sont deux maîtres-mots dans mon parcours de parfumeur.

Mes histoires de rose…

Une composition autour de la rose peut être fraiche et innocente, comme une eau de rose. Elle peut être dense et relevée comme un parfum narcotique. Elle peut être fruitée et gourmande comme un Ispahan de Pierre Hermé. Elle peut aussi être noire et sanguine…

En 2010, mon amie Ingrid Astier écrit un roman policier, « Quai des enfers ». Elle m’informe qu’un des personnages de ce roman noir est un nez. Ami du commissaire de police Jo Desprez, Camille Beaux est le parfumeur de la maison Jean Patou. Autrement dit moi ! Ou presque. Ingrid Astier, grande passionnée du parfum, me raconte une partie de l’intrigue, le début où une jeune femme est retrouvée morte dans un bain de pétales de roses.

Pour l’aider à se construire olfactivement la scène, elle me demande à quoi pourrait ressembler un parfum de rose noire, violente et sanguinaire. Comme je lui décris mon idée, je réalise que la meilleure chose à faire serait simplement d’en écrire la formule, et me voilà parti.

« elle me demande à quoi pourrait ressembler
un parfum de rose noire, violente et sanguinaire… »

Quelques semaines après, j’envoie à Ingrid un petit flacon du parfum « Camille B008 », celui que mon personnage inventera vers la fin du roman. Ingrid en est tellement touchée qu’elle me demande l’autorisation de publier la formule dans le roman, ce que j’accepte bien volontiers. Et voilà comment est née ma rose noire sanguinaire. Il faut acheter le roman pour en découvrir la formule, une rose sans note de tête qui plonge dans un fond animalisé et rance… La créativité n’a pas de limites avec la rose. Heureusement tous les briefs de parfums ne sont pas aussi morbides, quoique celui-ci fût particulièrement excitant.

L’année suivante, en 2011, le groupe P&G me demande de travailler sur un nouveau parfum pour Escada. La note sera fraîche et très élégante, son ambassadrice Bar Refaeli sera photographiée dans un jardin de rêve au beau milieu des roses. Son nom : « Especially Escada ». Je travaille donc sur une belle rose fraîche, verte et fleurie comme un jardin anglais.

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Mon idée pour donner à ce parfum une élégance naturelle fut de créer un lien fruité entre tête et fond : ajouter une poire juteuse assemblée à de l’ambrettolide, un musc très raffiné, pas aguicheur ni animal qui possède lui-même un effet fruité-poire. Ce parfum fut décliné en 2013 en « Especially Escada Elixir », version nocturne où le patchouli fait vibrer la rose. Ces deux matières s’accordent en toute beauté. De nombreux parfums sont construits sur l’accord rose-patchouli, comme l’excellent « Mille » de Jean Patou et « Aromatics Elixir », l’un des plus beaux parfums jamais créés.

Mon travail consiste à créer des liens. D’abord dans mes formules entre chaque ingrédients, puis quand le parfum est porté et que ses ondes se répandent dans un sillage aérien, pour une vibration partagée.

Je vois le parfum comme une émotion fluide, nos existences vibrent au fil de ses ondes. Ici la fluidité c’est l’harmonie, la vie et le temps qui s’écoulent tranquillement ; je crois profondément qu’un parfum peut remplir cette mission. La rose en est l’une des innombrables missives.

Jean-Michel Duriez.

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Commentaires

Lacoste a dit

Si beau merci d etre le petit prince de la rose❤️

sandra Levy a dit

Merci pour vos billets inspirés et inspirants

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